Sociologie culturelle

 

Par  Jacques  Halbronn

 

 

En français, le mot Culture a deux sens : on parle de la culture d’un peuple mais aussi de la culture d’une personne. Nous voudrions aborder successivement ces deux aspects. D’une part, il sera question de la culture générale, de l’autre de la culture nationale.

 

 

I  Quid de la culture « générale » ?

 

 Quand nous étions adolescents et notamment en classe de philosophie (au lycée Pasteur, à Neuilly/seine), nous avions été intrigués par la notion assez étrange de « culture générale » et nos premiers écrits, il nous semble, vers l’âge de seize ans, concernèrent ce sujet.

 

Quoi de plus mystérieux en effet que cette pulsion qui nous conduit à nous constituer en quelque sorte instinctivement cette fameuse culture générale que nous entretiendrons tout au long de notre vie, comme une sorte de jardin secret nous reliant au monde par toutes sortes de repéres..

 

La question qui se pose est la suivante : est-ce que cette « programmation » en quelque sorte innée,  nous conduisant à explorer un champ aussi vaste que possible existe chez tout un chacun ou bien est-elle un trait distinctif et notamment ne serait-ce pas un trait plus spécifique du « masculin », de l’animus, et donc singulièrement des hommes par opposition aux femmes ?

 

La culture générale n’est-elle pas une autre façon de nous relier au monde que celle que nous permet le langage qui lui aussi a une certaine valeur universelle mais qui semble être moins distinctif du masculin  et du féminin. L’intérêt de cette notion tient au fait qu’elle se mesure assez facilement, comme en témoignent toutes sortes de jeux de société ou de télévision comme  « trivial poursuite », ‘Questions pour un champion,  Tout le monde veut prendre sa place, Volte Face, le Quatrième Duel, le scrabble  et Des chiffres et des lettres, cette dernière émission étant plus centrée sur le langage et le calcul. Sans parler de toutes sortes de tests que l’on fait passer lors de concours, à commencer par ceux concernant le QI (Quotient Intellectuel).

 

A l’évidence, il existe de grandes inégalités au regard de cette « culture générale » qui reste d’ailleurs une notion assez énigmatique et difficile  à définir tout en correspondant à un phénoméne bien réel et mesurable. Nous dirons que l’acquisition de cette « CG » a un caractère prévisionnel et provisionnel. Il s’agit d’accumuler des informations des plus diverses « au cas où » cela pourrait un jour servir à quelque chose. Et nous pensons que les femmes, d’une façon générale, n’ont pas l’instinct de la culture générale, que c’est quelque chose qu’elles n’investiront pas spontanément mais sous la contrainte extérieure, ce qui a ses limites dans le temps et dans l’espace..

 

La culture générale permet de se faire un « tableau », une « vision » d’ensemble dans divers domaines,  notamment en Histoire, en géographie, en musique, en peinture, ce qui touche à l’activité proprement humaine, aussi aléatoire soit-elle, par opposition aux sciences dures qui obéissent à des lois beaucoup plus rigides...Perd-on son temps à se « cultiver » ? Est-ce que cela n’est pas superficiel ? Il faut comprendre que la culture générale  est un bagage qui permet de se dépanner, c'est-à-dire de ne pas être totalement sans repères face  à un propos, à un texte, à commencer par la Presse. Lire un journal exige assurément de la culture générale du fait de toutes sortes de connaissances implicites que le lecteur est censé maîtriser de façon au moins minimale. Il y a d’ailleurs un certain consensus qui se forme sur ce qu’un honnête homme est censé savoir et qui montre qu’il n’est pas indifférent à ce qui se passe au-delà de sa petite personne. Inversement, un manque de culture générale contribue à une certaine marginalisation, à une stigmatisation,  à une spécialisation étroite et très/trop personnelle et donc lacunaire, avec de nombreuses failles qui ne sont pas compensées par  des connaissances par ailleurs très pointues mais qui ne sont pas d’intérêt général. Mais comment savoir ce qui l’est ? Il y a là répétons-le une forme d’instinct qui guide certains et qui fait défaut à d’autres, et notamment aux femmes. Chez les femmes, la culture générale est souvent fonction d’un environnement particulièrement favorable alors que chez les hommes, même ceux qui ne sont pas passés par des milieux incitant  à se cultiver, la moyenne en ce domaine est nettement plus élevée.

 

 On soulignera le fait que la culture général varie d’un pays à l’autre, elle n’est guère exportable. Un Français qui sera considéré comme doté d’une « bonne » culture générale ne fera pas le poids  dans un autre pays et vice versa. La culture générale reste une affaire citoyenne, d’intégration sociale..  Et d’ailleurs,  ce coefficient de culture générale conduit à marquer la nature des conversations entre hommes et entre femmes et explique la tendance  qui n’a guère varié à ce que les femmes aiment se retrouver entre elles, à l’abri de cette culture générale qui  leur est peu ou prou étrangère, ce qui donne un surinvestissement du langage, lequel tend à se substituer à la carence en culture générale tout en n’y parvenant pas...

 

Le monde des hommes est un monde où le décalage entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas est plus faible que chez les femmes. Entendons par là que les hommes sont plus égaux entre eux, préfèrent le débat à des exposés de type monologue où il y a d’un côté celui qui sait et de l’autre celui qui ne sait pas. C’est pourquoi nous pensons que la société masculine n’obéit pas aux mêmes règles que la société féminine. Même lorsqu’une femme « raconte » ce qu’elle a fait la veille à une amie, elle est celle qui sait de quoi elle parle et l’autre découvre et vice versa. Chez les hommes, cette distribution des rôles prend des aspects beaucoup plus subtils car la courtoisie implique de traiter de questions d’intérêt général, impliquant chacun des participants, ce qui implique que les personnes présentes aient un minimum de connaissances sur le monde et ne soient pas là pour les acquérir in extremis, en partant de zéro, ce qui donne une sorte de séance de rattrapage. Cela donne des exposés très lourds et copieux parce qu’il faut tout expliquer, tout rappeler. C’est ce qui distingue l’article et le livre. L’article n’est accessible qu’à celui qui sait déjà. Le livre tend à reprendre tout depuis le début (from scratch, disent les Anglais). En ce sens, d’ailleurs, le roman convient mieux aux femmes car il n’exige aucune culture générale préalable.

 

Nous associerons la notion de culture générale à un besoin de vue d’ensemble, ce qui renvoie à nos textes sur la vue et la psychologie sensorielle.

 

L’instinct masculin  va dans le sens du panoramique. Il faut que l’homme soit au courant de ce qui se passe dans le monde, afin de se situer, de savoir où il en est. D’une façon générale, les hommes sont plus conscients de leur vraie valeur que les femmes lesquelles ne le savent que par ce qu’on leur en dit, comme un aveugle qui ne connaitrait un lieu que par le moyen de quelqu’un d’autre  et qui voué à lui-même mettrait un temps fou à prendre, à trouver ses repéres.

 

En fait, la culture générale reste pour la plupart des femmes une notion abstraite, nullement familière, une sorte de jeu de salon sans grand enjeu, au fond assez vain.  Et il est vrai que la culture générale est faite de bribes dont on peut a priori se demander à quoi cela peut bien servir. Il semble que ce clivage se présente très tôt dans le développement cognitif et l’on n’y accorde pas assez d’intérêt car l’on pourrait parler d’une forme d’autisme culturel, à un certain repli sur une sphère étroite.  Au niveau scolaire, certains enfants acquièrent des connaissances pour passer un examen mais se hâtent de tout oublier une fois que c’est fait. Il y a certes la Culture Générale pour les « nuls » mais on n’imagine guère quelqu’un pouvant rattraper en peu de temps un retard considérable d’autant que, comme disait Edouard Herriot, la culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié, c'est-à-dire qu’elle n’est que la résultante d’une certaine curiosité intellectuelle, qui constitue sa véritable dynamique, son moteur.

 

Il y a  chez le type « visuel », en psychologie sensorielle, une sorte d’obsession, qui est celle de ne rien oublier, de ne rien négliger, de penser à tout.  La culture générale répond à un tel besoin de couvrir un champ de conscience aussi ample que possible, ce qui permet d’accéder au stade du  « on », c'est-à-dire de représenter un savoir ayant une certaine pertinence collective. La C. G.  est un balisage ni plus ni moins qui permet de ne pas s’échouer, de se ridiculiser en ne connaissant pas sa place par rapport à autrui. Celui qui ne capte pas ce balisage est voué à se fourvoyer, il a donc besoin d’être surveillé, supervisé.  Cela a pour conséquence que le manque de repères  condamne la personne à se placer au second rang, à  n’être qu’un lieutenant car sa personnalité ne sera pas celle d’un leader.  Les grandes écoles accordent la plus grande importance à la faculté de pouvoir dire des choses pertinentes et sensées dans les domaines les plus divers et il y a eu récemment un débat au niveau de Sciences Po, dont le directeur, décédé, souhaitait supprimer l’épreuve de culture générale, en  ce qu’elle était discriminatrice. Elle l’est notamment au niveau des hommes et des femmes. C’est à notre avis une grave erreur que de se passer de cette épreuve dans la préparation de futurs responsables..Mais cela va évidemment dans le sens d’une certaine égalité entre les sexes mais aussi en ce qui concerne les étrangers, la culture générale étant une affaire locale. Une chose est d’apprendre une langue étrangère, une autre d’acquérir la culture qui va avec. Ce qu’un Espagnol sait, même de façon minimale,  n’est accessible à un Français que s’il s’est spécialisé. Combien de Français connaissent même approximativement le nom des grands monarques et des grands ministres britanniques, les grandes dates de l’histoire de l’Angleterre, pour ne prendre que cet exemple ?

 

La culture générale exige également une certaine idée de la chronologie des événements. Celui qui ne sait pas à un siècle près situer un personnage important a un problème, qui mélange et confond les époques, les lieux. Il faut baliser l’espace mais aussi le temps et là encore c’est l’instinct cognitif qui fait la différence, c’est  à dire notre rapport spontané, « naturel », au monde. On l’a ou on ne l’a pas, c’est viscéral, congénital. Il est probable que notre inconscient nous conduise à acquérir toutes sortes d’informations dont nous profitons mais qui se sont constituées quasiment à notre insu : nous savons des choses sans le savoir que nous avons captées et qui ressortent le moment venu. Il n’est pas impossible (cf. nos travaux au niveau du rapport au cosmos) que nous puissions nous constituer un certain savoir  visuel au niveau du ciel, des étoiles, dont nous n’avons pas la moindre conscience mais dont nous dépendons quelque part dans nos prises de décision et dont le calendrier et notre division du temps est une expression. C’est dire que ces questions de repérage cognitif  dont la culture générale pourrait n’être que le sommet de l’iceberg, doivent constituer un champ d’investigation scientifique majeur pour le XXIe siècle. A contrario, l’étude d’une certaine carence de la vision, au niveau cérébral, pourrait apporter un éclairage neurologique précieux. On parle de cécité mentale, d’œillères.

 

Le propre de la culture générale, c’est que c’est une entreprise sans fin-« non finita », forcément inachevée et .inachevable, une aventure dans laquelle la femme ne s’engage qu’à reculons, avec reluctance, à contre cœur, ne serait ce que parce qu’une telle entreprise apparait comme une menace, comme un signe d’instabilité et d’infidélité, comme une addiction dont elle ne perçoit pas la raison d’être et qui relèverait d’une forme de pédantisme. Or, il apparait que la culture générale est une condition de la conscience de ce que nous sommes, comme dirait Pascal ou plutôt, si l’on préfère de ce que nous ne sommes pas.  La femme, elle, ne sait que ce qu’elle sait. Ce n’est pas là son moindre défaut.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

II  Quid de la culture « nationale » ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous nous intéresserons  à deux domaines : celui de l’alimentation et celui du langage. Deux domaines qui sont très sensibles aux enjeux sociétaux et qui marquent en profondeur nos cultures.

 

Nous partons du principe que toute société est marquée par une tension entre la classe dirigeante et la classe « populaire », ce qui implique des différences notamment d’ordre socioéconomique.

 

On commencera par les aspects liés à l’alimentation, dont nous avons déjà traités, dans d’autres études. La pénurie génère  des solutions de remplacement, des succédanés. L’ Occupation allemande nous a légués le mot « ersatz », produit de substitution. Ce qui nous intéressera ici, c’est l’observation d’une emprise de la culture populaire sur l’ensemble de la culture nationale. La notion même de « plat » au sens de composition constituée de divers ingrédients, est le fait d’une culture de pénurie, de pauvreté, de manque, d’absence. On remplace le « bon » produit par une kyrielle d’éléments de qualité médiocre. On a bien là une sorte de dualité entre le un et le multiple, entre le chef et ses subalternes, entre Gulliver et les lilliputiens.

 

Que l’on considère en effet des plats comme le cassoulet, le couscous, la paella, la choucroute, la pizza, les soupes, les pates, le hachis Parmentier, la tarte, la tourte, le chausson, et tout simplement le pain :   ce sont autant de préparations marquées au sceau de l’ersatz et qui ont acquis un statut représentatif au point que l’on finit par ne pas/plus avoir conscience de l’alternative à savoir la pièce de viande bien saignante. Henri IV promettait la poule au pot. On dit mettre du beurre dans les épinards. A la place de cette viande fraiche, l’on a des hamburgers, des boulettes, des saucisses, de la charcuterie qui a le mérite de bien se conserver.

 

Les Anglais distinguent linguistiquement l’animal dans le pré et l’animal servi à table : pig et pork,   ox et beef,  lamb et

 

Veal, sheep et  mutton etc, le premier  étant français, le second «local ». On sait que la caste dirigeante en Angleterre était francophone.  A un certain stade, cette caste a du accepter de reconnaitre la langue du peuple comme « nationale », ce qui n’a pas eu lieu en France si  ce n’est pour quelques mots d’argot. On a là en résumé saisissant ce qui distingue les deux histoires sociales. En revanche, au  niveau alimentaire, c’est le petit peuple qui a eu le dernier mot. 

 

Autrement dit, en Angleterre, le peuple a gagné la bataille linguistique en imposant son sabir à l’ensemble de la population  alors qu’en France, la langue savante a triomphé mais en contrepartie, nous mangeons non pas comme des princes mais comme des pauvres un brouet aussi ignoble que l’est la langue anglaise. A contrario, les Américains ont construit une cuisine du barbe cue qui est celle des éleveurs, des cow boys..La France en dépit de son agriculture a adopté des habitudes alimentaires détestables et indignes de ses ressources.

 

La formule clef ici est faire compliqué quand on peut faire simple. Mettre à cuir une entrecôte, servir des fruits  est tellement plus simple que de préparer quelque « plat’ » ingénieusement concocté, tant pour le salé que pour le sucré. Le boulanger nous ramène à une époque de privation où faute de bonne viande et de beaux fruits, l’on se contentait de mélanger au pain quelques lardons ou un peu de compote. Le Français mange comme un rustre, se bourrant de pizzas et de biscuits et parle comme un poète, porteur d’une langue miraculeusement préservée dans sa cohérence lexicale, en raison même de son orthographe se refusant à se plier aux exigences des incultes.

 

On pourrait appliquer notre modèle à tout  structure nationale en croisant les deux paramètres. Ce qui caractérise la culture populaire, c’est la quantité qui prime sur la qualité du fait du caractère vil du substrat céréalier (riz, maïs, blé etc)  lequel a pour principal mérite de se conserver, ce qui n’est ni le cas de la viande, ni des fruits à moins de les transformer  en saucissons et en confitures. On fait alors de nécessité vertu. Certaines cultures sont tirées vers le haut, en amont et d’autres vers le bas, en aval. Mais quand on est en bas, on veut imiter ce qui est en haut.

 

La langue anglaise est une langue de pauvre mais d’un pauvre qui veut imiter le riche, qui lui emprunte des bribes. D’où ces quantités énormes de mots que l’anglais du peuple a récupérés du français de sa noblesse normande laquelle a fini par renoncer à sa langue, dans sa pureté. En fait, les nations ont été marquées par une certaine quête d’unité impliquant des choix tantôt vers le haut de l’échelle sociale tantôt vers le bas.

 

 Notre enquête pourrait aussi se situer au niveau vestimentaire. Le maintien de la cravate et du costume, chez les hommes, dans certains pays, est un refus de céder à la dictature populaire..Une façon bariolée de s’habiller, comme chez les femmes, tient à une situation de pauvreté où l’on combine ce qu’on a sous la main, avec les moyens du bord. Et peu importe qu’il y ait de grands cuisiniers, de grands couturiers. Cela confirme au contraire la victoire du bas sur le haut. On peut aussi songer à l’habitat et la notion d’appartement s’origine dans la pauvreté, dans la pénurie d’espace par opposition aux maisons individuelles, aux pavillons. L’appartement fera l’objet de toutes sortes de soins mais il ne sera jamais qu’un succédané de maison. D’ailleurs, dans le langage courant, on dit « à la maison » même quand on habite au cinquième étage.

 

 

 

Conclusions

 

Quel rapport entre les deux « signifiés » d’un seul signifiant « culture » ?  Est-ce qu’il y a une logique morphosémantique à recourir à un même terme ? Dans les cas, nous avons fait ressortir une dualité : d’une part celle des hommes et des femmes et de l’autre, celle du peuple et de l’élite. Chaque partie  a sa propre logique : le peuple et les femmes s’inscrivent dans une forme de restriction, de rationnement qui conduit à certains expédients, à des imitations  tandis que l’élite et les hommes  sont attirés par un certain besoin de hauteur, d’élévation : qu’est ce en effet que la culture générale sinon une approche panoramique du monde qui exige un dépassement des contingences immédiates ? Qu’est ce en effet que la culture de la classe dominante sinon celle d’une certaine pureté de sang, de style, de  langue s’opposant à  une pratique des mélanges et des ajouts ?

 

 

 

 

 

JHB

 

24.09.12