Réflexions linguistiques  sur la question juive

Par Jacques Halbronn

 

Fin 1965 ou début 1966, nous avions, tout jeune étudiant en droit (Assas, Paris II),  fait un exposé sur l’ouvrage de Jean-Paul Sartre. Si nous nous en souvenons bien, nous nous demandions si les Juifs ne formaient pas un couple avec leurs persécuteurs. Deux ans plus tard, nous tentions une installation en Israël, une expérience qui dura un peu plus d’un an qui nous permit de ne pas être étrangers au phénoméne israélien et à l’hébreu, en dépit d’une famille très « assimilée », comme on disait à l’époque. Comme on dit, les voyages forment la jeunesse. En 1977, nous proposâmes un manuscrit aux Editions Gallimard, lesquelles préférèrent celui d’un autre Juif, Shmuel Trigano, qui avait le même âge et qui lui aussi  était passé par Israël,  et son Récit de la Disparu. Essai sur l’identité juive.

 En 1978, nous  créâmes le Cercle d’Etude sur l’Identité Juive (CERIJ) et les »Cahiers du CERIJ ». La problématique posée était celles de la valeur des réponses identitaires que constituaient la pratique religieuse et l’émigration (Alya) en Israël, avec la conscience aigue que la condition juive n’exigeait pas de telles « pratiques ». Mais il nous apparut assez vite que nous n’étions pas outillées pour aborder en profondeur le sujet si ce n’est par le biais d’une certaine altérité radicale que nous ne parvenions pas à intégrer au sein d’une anthropologie générale. C’est donc du point de vue de l’historien du judaïsme ou de celui de l’ethnologue de certains milieux juifs que nous nous plaçâmes en attendant d’avoir développé de nouveaux outils conceptuels  au fil de nos travaux sur l’emprunt linguistique et la contrefaçon des textes, mais aussi le masculin et le féminin,  l’organique et le technique,  la diététique, l’oral et l’écrit ce qui allait déboucher sur une philosophie du signifiant par opposition à une philosophie du signifié[1][1].  Une dualité qui occupe une place importante chez Trigano (cf. les Juifs et l’esprit du monde, Paris, Grasset, 2011)

Si nous devions nous situer par rapport à l’œuvre de Shmuel Trigano, nous dirions que nous ne cherchons pas à rendre compte  de tous les aspects, toutes manifestations du judaïsme tant nous sommes méfiants  et défiants  à l’égard de toute approche phénoménologique, tant les processus de mimétisme, d’interaction et d’interférence sont à l’œuvre.

Nous suivrons, cependant, Trigano quand il décrit la dialectique ambigue voire perverse  du christianisme et du judaïsme.

Qu’entendons-nous par philosophie du signifiant ? Le signifiant est  paradoxalement ce qui ne signifie rien en particulier et qui, en principe, peut signifier n’importe quoi. Il y aurait dans le signifiant quelque chose de neutre, d’indifférencié. Mais, en même temps, ne peut-on dire que la plupart des signifiants ont perdu leur liberté de signifier et qu’ils sont désormais liés à des signifiés spécifiques ?

Quelque part, cette triple identité  qui est la nôtre - être Juif, français/francophone (par opposition à anglophone, notamment) et homme (par opposition à femme) - favorise  l’appréhension de la dimension du signifiant.

En effet, la langue française est une grande productrice de signifiants en quelque sorte universels. Entendons par là qu’elle a su « forger » des milliers de mots qui se retrouvent tels quels au sein d’autres langues mais avec des signifiés variables, entendons par là des prononciations, des acceptions, des flexions (déclinaison, conjugaison) des dérivations différentes.

Ainsi, dire que les Juifs relèvent du signifiant bien plus encore que du signifié a une certaine valeur heuristique. Cela veut dire que les signifiés qui peuvent leur être assignés ne présenteront qu’une valeur très relative, accessoire, tant le signifiant n’a pas besoin du signifié pour exister alors que le signifié nécessite le support d’un  signifiant. On peut dire ainsi que le soleil ou la lune sont des signifiants, d’autant qu’ils ne sont pas affectés par les signifiés qui peuvent leur être assignés, qu’ils les transcendent. Le signifiant est un objet immuable mais que l’on peut utiliser à sa guise.

.Ne peut-on dire que les Juifs ont fabriqué du signifiant à valeur universelle ou bien qu’ils se sont fabriqués en tant que signifiant ? Rappelons que pour nous, le signifiant se suffit à lui-même puisqu’il est porteur virtuellement d’une infinité de signifiés dont aucun ne saurait épuiser son potentiel, son pouvoir de signification ?

Mais, l’histoire des langues nous enseigne que les signifiants  peuvent être en quelque sorte phagocytés par les signifiés dont ils sont, de facto, porteurs. Ce qui explique que certains définitions de linguistes présentent le signifié comme la référence. On nous dit ainsi qu’un arbre est un signifié pouvant être désigné par toutes sortes de mots en toutes sortes de langues. Il y aurait donc plusieurs linguistiques. Car un arbre peut aussi être un signifiant apte à  signifier un grand nombre de notions.

Pour en revenir à la relation du christianisme au judaïsme, nous dirons que les Juifs peuvent signifier ce que l’on veut. Ce qui compte, c’est qu’ils existent, qu’ils soient identifiables,  ce qui compte plus que de savoir à quoi ils peuvent être identifiés ou s’identifier..

L’identifiabilité du signifiant exige une certaine visibilité, tout comme le soleil est identifiable, reconnaissable.  Un mot est identifiable s’il a une certaine réalité graphique mais dans quel alphabet ? Peut-on changer d’alphabet sans changer le signifiant ? Certes, car la matrice reste la même mais cela ne signifie pas que le signifiant soit de l’ordre de l’oralité. A l’origine du langage, notre linguistique  situe un certain nombre  d’objets ayant une existence propre, par delà même toute intervention humaine, comme dans le cas des astres (cf. supra). D’une façon générale, le signifié est de l’ordre de l’oralité et le signifiant de l’ordre du visuel.

Pour en revenir aux Juifs, nous dirons qu’ils ont une certaine visibilité, une certaine corporéité,  qualités nécessaires pour pouvoir servir de signifiants.

Inversement, est disqualifié en tant que signifiant , ce qui n’est pas identifiable physiquement et en quelque sorte dans sa nudité.

Il faut bien comprendre que les langages parlés n’ont aucune incidence sur notre ressenti sensoriel lequel est beaucoup plus sensible, depuis bien plus longtemps, à ce qui est d’ordre visuel ou tactile. Un objet se voit et/ou se touche, selon qu’il y a ou non lumière.  Le facteur Temps est au cœur du débat. On ne peut pas mettre sur le même plan l’ancien et le nouveau et s’il y a progrès technique, nous ne naissons pas plus adaptés à celui-ci aujourd’hui qu’hier, ce qui fait que le dit progrès reste un épiphénomène au regard  du signifiant.

Cela dit, on peut être tenté de produire du nouveau signifiant ou si l’on préfère de transformer du signifié en signifiant mais cela ne fonctionne pas et c’est bien là le drame. Il ne semble pas que Shmuel  Trigano ait pris la pleine mesure du facteur Temps qui se manifeste de façon remarquable dans l’opposition entre « Ancien » et « Nouveau » Testaments. Le problème du Nouveau Testament est qu’il est « nouveau », il n’est que du signifié. Sous le mot « progrès », il faut comprendre « signifié », qui est une forme de « modernisation », d’actualisation nécessaire mais ô combien précaire et temporaire  du signifiant

On a le même problème avec l’anglais qui est une sorte de néo- français. L’anglais n’a pas réussi à s’émanciper par rapport au modèle français qui l’aura marqué si profondément. Quelque part, l’anglais entend de substituer au français et constituer un nouveau signifiant mais il ne fait que propager le signifiant français, et il en est de même dans le rapport du christianisme au judaïsme/.

La question du signifiant ne se situe pas au seul niveau des textes et des mots,, mais aussi à celui des objets et des « êtres » animaux, végétaux, minéraux, sans passer par le commentaire qui est de l’ordre du signifié qui interfère avec notre perception des choses..

L’être juif ne saurait ainsi se réduire à  des discours – qui sont de l’ordre du signifié-  car l’on peut s’emparer de la parole d’autrui mais non de son corps, de son hérédité. Il y a des niveaux de réalité du signifiant qui sont encore plus profonds que certains ancrages linguistiques qui sont de l’ordre d’une transmission orale...

Selon nous, la question juive appartient à un niveau de réalité plus ancien que tout ce qui est de l’ordre de la parole , y compris de la parole juive.. Le « peuple »  juif serait un très ancien signifiant et à ce titre ne peut qu’être instrumentalisé par le signifié, ce qui est le destin du signifiant.

En ce sens, ce « peuple » n’a pas besoin pour exister de la transmission orale sinon à dose homéopathique. Si l’on représente la dialectique signifié/signifiant par le yin yang, il y  a un point yin dans le yang et un point yang dans le yin.

Si nous récapitulons, nous dirons que nous naissons avec un certain instinct qui ne passe pas par la transmission consciente et délibérée de l’entourage mais par l’exemple, ce qui dépasse la dualité inné-acquis.  Nous imitons ce qui se passe autour de nous : tantôt cela marche, tantôt cela ne marche pas et c’est ainsi que nous nous constituons, par tâtonnement, par essai et erreur.

Le peuple juif, pour exister, n’a pas besoin de toutes sortes de béquilles qui sont de l’ordre du signifié, et qui sont autant de cache-misères, comme un Etat, une « religion », une langue, un territoire,  qui sont indispensables à tant de « peuples », qui leur servent de colonne vertébrale.

Trop souvent, les Juifs ont donné l’impression qu’ils avaient besoin de lois, de cadres, pour exister en tant que Juifs, qu’ils avaient un message à transmettre alors que tout message est de l’ordre du signifié et non du signifiant. Le signifié est le message, le signifiant est le medium, le support. (Macluhan) et il semble bien que pour Shmuel Trigano, il y ait un message de la part des Juifs. Mais quel serait-il ? Si c’est un message délivré il y a 2000 ou 3000 ans, on n’a plus besoin d’eux et c’est peut être pour cela que l’on a pu penser que l’on pouvait se passer d’eux (Shoah). Qu’est-ce que signifie donc être juif aujourd’hui  dans le monde, pour le monde? On pourrait aussi se poser la question pour la langue française, dès lors que le monde dispose de l’anglais comme si la copie valait l’original. On pourrait aussi s’interroger sur l’avenir de l’Occident dont le message de la technoscience comme de la démocratie ou de l’Art (peinture, musique etc.), a été entendu. C’est tout le problème de la source.

Revenons sur ce que nous avons dit du signifiant ; il a sur le signifié l’avantage de la visibilité comme un arbre est plus visible que le nom qui le désigne et qui peut varier à l’infini. Le signifiant nous interpelle plus en profondeur que le signifié et il n’est certainement pas réductible à un signifié quel qu’il soit.. Comme l’arbre le signifiant perd ses feuilles (le signifié) et se renouvelle l’année suivante. Les Juifs seraient comme des arbres, d’où le fait qu’ils soient si fortement en prise sur toutes formes de progrès. Le signifiant est  comme la femme, une fois qu’il a accouché d’un signifié, il peut en « porter » d’autres. Le signifiant est libre en ce qu’il retourne à la virtualité.

Certes, il semble que l’on ne puisse détacher un mot du sens qu’on lui accorde. La signification d’un mot est vouée à évoluer au regard de la modernité. Une voiture ne renvoie pas à la même chose sous Louis XIV et en 2012. Certaines langues se croient obligées de créer ou d’emprunter à d’autres langues  de nouveaux mots pour désigner de nouvelles idées, de nouveaux objets, ce qui les conduit à devenir hybrides et donc à perturber leur  réseau de signifiants. C’est d’ailleurs le cas de l’hébreu moderne qui tend à se truffer de mots d’origine latine, via le français, l’anglais ou le russe. C’est là une mauvaise gestion du signifiant.

Le problème de notre civilisation tient au fait qu’elle a perdu conscience de l’importance du signifiant et qu’elle surinvestit le signifié donc le temporaire. On est passé du long terme au court terme. Or, le signifié est aliénant en ce qu’il n’est pas perçu au premier degré, l’arbre étant le premier degré et le mot arbre le second degré. En fait, si l’on fait abstraction de l’oral, l’on se retrouve au niveau du signifiant. Ce qui est écrit est plus proche de l’arbre que ce qui est « dit ». En ce sens, nous dirons que l’arbre est la matrice du signifiant lequel est lui-même la matrice du signifié. Certes, le signifié peut renvoyer à l’arbre mais par un processus de médiation qui reste très superficiel et artificiel, puisqu’il ne passe même pas par la vue puisque le signifié doit m’expliquer ce que je vois et que je ne puis dès lors me fier à ce que je vois du fait de l’instrumentalisation du signifiant.

Pour nous résumer, nous dirons que les Juifs ont une visibilité  exceptionnelle du fait que celle-ci ne tient pas seulement à un revêtement de type signifié, tout comme la langue française a une visibilité plus forte que bien d’autres langues au niveau de l’écrit y compris au sein d’autres langues qui l’ont intégrée comme l’anglais..

On pourrait dire que les Juifs constituent un peuple-signifiant, un peuple-origine qui existe par lui-même, sans avoir besoin de l’apport de signifiés. S’emparer du signifié porté par les Juifs à un moment donné, comme l’ont  fait les païens devenus Chrétiens mais en fait voulant devenir « Juifs », est un leurre. Certes, il est tout à fait concevable que le judaïsme se renouvelle, c'est-à-dire que le signifiant juif change de signifié et en ce sens un judaïsme christique ne fait moins sens qu’un autre mais à condition que cela reste l’affaire des Juifs qui sont les seuls signifiants. Mais croire que l’on peut, au cas où on ne l’est pas déjà, devenir juif en adoptant une « croyance » dite juive, à un moment donné, est totalement chimérique. Comme nous pensons que l’entend Trigano,  le christianisme se place ainsi dans une sorte de porte à faux, à partir du moment où il n’est plus centré sur le signifiant juif et non pas judaïque si par judaïque on entend  tout signifié juif. Il est clair que la démarche chrétienne ne se conçoit que par rapport à  ce qui est de l’ordre d’un nouveau judaïsme véhiculé par les Juifs- signifiants. Il ne peut exister sans eux sauf en restant en état d’apesanteur, ce qui est le propre du signifié, d’où la tentation de convertir des Juifs au christianisme...

Trigano insiste beaucoup dans son livre Les Juifs et l’esprit du monde sur la dualité, sur l’absence – la « disparition » (Le Récit de  la Disparue) et la présence. Mais il ne s’intéresse pas particulièrement à la dualité clef  du signifiant et du  signifié.

Entre le signifiant immédiat de l’arbre, de la montagne, que nous percevons tous, du moins si nous sommes dotés du sens de la vu, et le signifié associé à tel ou tel mot, il y a un stade intermédiaire crucial, qui est celui du signifiant écrit, de l’Ecriture mais il existe encore un autre stade, qui est celui de l’Humanité à l’interface de la Nature-Montagne (Mont Sinaï) et de la Culture-Ecriture car il est évident que l’on ne saurait passer immédiatement de la Nature à la Culture sans passer par la Société, le Peuple. Et c’est en cela que les Juifs sont au cœur des problématiques sociales, sociétales, ils en sont le point d’ancrage, et constituent le troisième signifiant qui n’est ni la chose (montagne), ni le mot (livre), le signifiant étant selon nous  tridimensionnel, constituant une sorte de Trinité. Les Juifs seraient le vecteur permettant de  transcender la Nature pour accéder à la Culture, d’où la dualité qui les caractérise.  Ils sont aussi un rempart contre la Technique qui est le triomphe du signifié trouvant sa visibilité sans appartenir  ni à  la nature  ni  à l’humain.  Quelque part, la technique est le nouveau défi pour les Juifs et la Shoah est avant tout  de l’ordre de la technique, la machine inhumaine. Notre Humanité – comme l’a bien compris Frank Herbert (Dune) a besoin plus que jamais, en ce début de troisième millénaire  des Juifs pour ne pas perdre pied face à la Machine, à savoir d’un peuple qui existe par delà ses multiples manifestations et incarnations et qui rappelle que tout ce qui est de l’ordre du signifié  ne saurait exister sans le signifiant humain..

 Pour reprendre une image céleste, nous dirons que le signifiant a une énergie intérieure à l’instar d’une étoile et le signifié une énergie qui vient de l’extérieur, comme c’est le cas pour une planète, un satellite.

Il ne semble pas que S. Trigano accorde énormément d’importance au rapport masculin-féminin et qu’il tente de différencier ces deux pôles. Or, selon nous, le signifiant est masculin et le signifié féminin, tout comme l’écrit est masculin et l’oral féminin. On ne saurait au nom d’une certaine « modernité » considérer cette problématique comme dépassée.  Il y a dans le rapport des Juifs au monde quelque chose qui reléve de la question de l’Homme et de la femme et l’on sait que les hommes ont vocation à être minoritaire, notamment dans un schéma polygamique. L’Elu, quelque part, est un étalon, il a vocation à féconder.  S’en prendre aux Juifs serait s’en prendre au principe masculin, dans une dynamique de castration. La Shoah, sous cet angle, serait  une tentative d’abolition du masculin incarné par les Juifs.  La présence de la Vierge dans la théologie chrétienne – qui enfante sans l’homme, qui se passe de l’homme – une naissance dite immaculée, d’où son nom  – nous semble aller dans ce sens. L’homme est remplacé par un ange, Gabriel (dont le nom signifie le principe masculin, Guevoura, Guever, en  hébreu).  Cette « annonciation » est à comparer à celle  de  la naissance d’Isaac, ce qui oppose Sarah à Marie.

Le seul enjeu du signifiant est de perdurer, quels que soient les aléas qu’il peut avoir (eu) à subir, c’est de perpétuer une « chaîne ». C’est ainsi que les Juifs continuent à exister dans des contextes divers, y compris  par le truchement de l’Eglise tout comme les mots français continuent à se propager sous couvert de l’anglais.

Il y a une morale du signifiant : il doit se préserver dans une certaine pureté, ce qui implique une purification, une décantation et un détachement. Tout ce qui vient porter atteinte à la qualité du signifiant est « mal » et c’est pourquoi la Shoah aura été le mal par excellence pour les Juifs puisqu’elle a été le fait d’une extermination des corps à  la différence de l’Expulsion des Juifs d’Espagne qui ne concernait que la conversion des esprits, ce qui est une affaire assez secondaire au niveau du signifiant Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir.

Certains seront peut être surpris par la place que nous accordons  à la linguistique tant au niveau de la théorie saussurienne qu’à celui de telle ou telle langue en particulier. Cela peut sembler contradictoire dans la mesure où la linguistique moderne tend à refuser de distinguer les langues entre elles en établissant une théorie générale. Mais il y  a là un piège dans lequel nous n’entendons pas tomber.

De même que, en dépit de certaines structures communes – (comme l’Etat),  tous les peuples ne sont pas égaux – et l’on pense à la mise sur le même pied du peuple juif et du peuple palestinien- de même toutes les langues ne sont pas égales. Il y a des peuples et des langues « étoiles », « stars », « élus » et donc signifiants, porteurs de semences...

On débouche ainsi sur une nouvelle éthique juive  qui passe par l’idée d’une dénonciation de toute forme d’aliénation susceptible de perturber, de corrompre le signifiant non point du  fait du signifié, on l’aura compris qui reste un épiphénomène, mais du fait de ce qui nuirait à son efficace, qui le rendrait méconnaissable visuellement. Et en ce sens, la santé mentale, intellectuelle  et psychique apparait comme une  priorité, une condition préalable. Dès lors, il importe de veiller à sa santé, en développant une relation saine avec son propre corps, évitant les nourritures frelatées, trafiquées, corrompues d’où la nécessité d’une discipline de vie rigoureuse, ce qui s’apparente à une vie monacale (on pense aux Esséniens). 

La question du signifiant est complexe d’où des définitions qui peuvent sembler contradictoires. Il y aurait, selon nous : le signifiant par excellence existe par lui-même sans dépendre du regard d’autrui. En ce sens, nous ne suivrons pas Sartre, dans ses Réflexions sur la Question Juive. Les Juifs ne sont certainement pas réductibles au  regard de l’autre.  Est-ce que le soleil dépend de ceux qui l’observent ?  Mais que vaut une telle comparaison ? Tout se passe comme s’il y avait eu une Seconde Création, dont les Juifs seraient un élément important, ce que pourrait éventuellement évoquer ou rappeler le récit biblique en certains de ses aspects, y compris avec l’histoire d’Adam et Eve. Peut-être le fait juif – on peut l’appeler comme on voudra,  par exemple hébreu – n’est en tout cas pas réductible à quelque chose de l’ordre de la culture que nous situons dans la sphère du signifié et de l’oralité.  En ce sens, pour nous, le signifiant est avant tout visuel tout comme la Nature, c'est-à-dire s’exprime avant tout par l’écriture et non pas les Ecritures. Entendons que pour nous,  l’écriture est ce qui s’inscrit le mieux dans la Nature et donc une langue est pour nous avant tout écrite, ce qui laisse le champ libre à toutes sortes de modes de prononciation et n’est pas conditionné par un quelconque commentaire sur le sens des mots, qui serait de l’ordre du signifié. . .

En tant que langue, le français aura connu un destin bien plus intéressant que l’hébreu lequel est fortement tributaire des traductions qui sont faites en d’autres langues, dans le cas de l’Ancien Testament. (cf. la Septante). En effet, le français nous intéresse par lui-même, c'est-à-dire par ses mots,  et non par les textes qu’il véhicule, le texte n’étant qu’un certain usage de la langue. Ce qui  caractérise un signifiant, c’est qu’il existe par lui-même, par delà l’usage ponctuel qu’on en fait, le contexte dans lequel on s’en sert. Il y a une « diaspora » des mots français [2]  comme il y a une diaspora des Juifs dans le monde.

Il y a un mystère du français : quelles sont les raisons de la fascination qu’il exerce sur tant de langues qui lui empruntent ? Ce qui est sûr, c’est que le français a su protéger ses mots contre l’emprise de l’oral, quitte à ce que le décalage entre l’écrit et l’oral soit assez considérable alors que tant de langues ont été envahies soit par la langue parlée (italien), soit par des emprunts  à d’autres langues.(anglais). Ce qui fait la noblesse du signifiant, c’est de résister aux aléas, de ne pas dépendre de l’usage que l’on en fait ici ou là, de relativiser  les tribulations que peut subir tel ou tel mot en mettant l’accent sur l’ensemble. En effet, il nous apparaît que le signifiant est constitué d’un ensemble de données ayant entre elles des parentés visibles, structurelles.  Un signifiant n’est jamais seul par lui-même ; un mot français emprunté renvoie à toute une série de mots de la même famille avec laquelle il est connecté formellement.  Le français est l’œuvre d’une civilisation qui s’est dotée d’une langue qui a été respectée en tant que langue  pas seulement comme moyen d’expression. Il ne s’agit plus ici  d’une structuration  duelle de l’Humanité, dont les Juifs seraient un des pôles, aussi minoritaire soit-il, mais d’une structuration  sémiologique d’une autre dualité linguistique celle-là entre une langue qui produit du signe et des langues qui en consomment et qui tendent à se l’approprier. Le signifiant est inévitablement récupéré et prolongé par le signifié tout en  se maintenant dans son intégrité. Ce qui fait la force du signifiant, c’est sa dimension insondable. On croit pouvoir s’en emparer et il nous échappe, de par sa faculté à se renouveler.

Quelque part, ce n’est pas un hasard si l’on dit que les Français sont « cartésiens » (Descartes) en ce sens que le français est une langue qui porte admirablement le cours de la pensée intérieure, au sens du cogito et sur ce point nous serons d’accord avec Shmuel Trigano.  Pour nous, on ne peut penser que dans le silence et dans l’écriture, la parole n’étant qu’un prolongement de l’écriture. Dès qu’il y a de la parole, de l’oralité, c’est comme s’il y avait interruption de l’acte de pensé.Or, plus une langue est chargée de signifié, c'est-à-dire de conotations plaquées par-dessus, elle perd de sa valeur heuristique.

L’homme juif, dès lors qu’il n’a pas besoin de se charger la tête de signifié pour construire son identité, se place dans une plus grande authenticité dans son rapport à son prochain juif. Son lien avec les autres Juifs  s’ancre sur quelque chose de plus profond qu’un certain ciment identitaire.

En fait nous dirons que les liens entre les mots français sont plus forts tout comme les liens entre les Juifs sont plus forts parce qu’ils sont fondés sur des signes qui touchent l’être plus en profondeur. Cela donne une langue et un peuple plus compacts en dépit même de l’absence de ce qui constitue d’autres langues et d’autres peuples. Tout comme le peuple juif ne se limite pas à un pays donné, de même la langue française ne se limite pas à un territoire linguistique circonscrit.  Le Juif n’est pas enfermé dans sa Judée d’origine pas plus que le Français n’est tributaire d’une grammaire spécifique. Et c’est pourquoi,  nous parlons d’une diaspora des mots français au sein de multiples langues.

 

 

JHB

12. 09. 12

 

 



 [1]    On trouvera un certain nombre de  nos textes sur le site Encyclopaedia  Hermetica  de Robert  Benazra, Ed . Ramkat.

 [2]  Bien étudiée par Henriette  Walter

 



[1][1]    On trouvera un certain nombre de  nos textes sur le site Encyclopaedia  Hermetica  de Robert  Benazra, Ed . Ramkat.