L’orchestre, le mauvais exemple

 

Par Jacques Halbronn

 

Voir jouer un orchestre  est susceptible de générer des impressions  assez contradictoires, de l’enthousiasme à l’exaspération. On pourrait dire que la montagne accouche d’une souris quand on compare un orchestre à un soliste, jouant du piano.

A cause de l’orchestre, pensons-nous, mais cela vaut déjà pour le quintette, le quatuor, le trio voire le duo, on aura tué l’improvisation, même si le jazz peut sembler avoir apporté la preuve du contraire avec le « band » et le « jam ». ;.

Le principe d’une pièce pour orchestre, à commencer par la symphonie,  est de répartir les tâches entre un grand nombre de participants et parfois de façon totalement dérisoire. C’est le travail en miettes dont parlait Georges Friedman, le taylorisme dans l’art.

Quand nous assistons à un concert,  nous observons comment chaque instrumentiste joue à tour de rôle, souvent assez brièvement  à la fois. Quelques minutes par ci, quelques autres par là et tout cela pour exprimer ce qu’un seul cerveau a conçu. Ce passage de l’un au multiple correspond il à un modèle de société, à une sorte de polygamie mentale ?

Dans certains entretiens que nous avons eus (notamment dans le cadre du blog  Musimprovision mais aussi dans le cadre de Classiques au Vert, au Parc Floral, à Paris- nous n’avons pas cru véritablement remarquer une conscience du problème ainsi posé. On nous explique qu’il y a un compositeur qui a écrit pour une certaine formation et que l’on s’applique à exécuter, à la lettre, ce qu’il a demandé ; Ni plus ni moins.  N’est ce pas là une forme de bureaucratisme musical  avec cahier de charges à l’appui ?

Dans bien des cas, l’orchestration survient en un deuxième temps et s’appelle parfois « arrangement ».  Il y  a un art de préparer telle musique pour tel ou tel ensemble d’instruments. Mais pour quoi faire ? Nous pensons que cela apportait  un  autre volume sonore  en un temps où l’on ne disposait pas d’amplificateurs, comme au début du XIXe siècle. Mais est-ce encore justifié que de chercher  à faire masse ? On peut dire aussi que cela donne ainsi du travail à pas mal de monde. Imaginons un groupe qui veuille s’adonner à la musique. Il faudrait trouver un moyen qu’il y en ait un peu- si peu que ce soit-  pour tout le monde. On pense aux économies socialistes d’antan, où les employés étaient en surnombre mais où il n’y avait pas de chômeurs. 

Tout cela est très bien mais est-ce bon pour la musique ? Nous ne le pensons pas et ne sommes pas certains que cela en donne une si bonne image que cela tant le travail en groupe exige de préparatifs et de concertation. Or, est-ce là la musique « vivante » que nous appelons de nos vœux ?Même au niveau de l’interprète soliste , il y a une fluidité que l’on ne trouvera jamais dans un orchestre, tant pour des œuvres du répertoire « classique »  que, à plus forte raison, pour des morceaux contemporains. Un orchestre restera toujours quelque chose d’artificiel et au mieux une façon de faire de la musique ensemble, comme dans certaines familles qui pratiquent par exemple le quatuor comme loisirs plutôt que de jouer au bridge.

On ne contestera probablement  pas que d’une certaine façon, les Tableaux d’une Exposition de Modeste Moussorgski sonnent mieux dans l’orchestration de Maurice Ravel que dans la mouture d’origine pour piano mais c’est bien sous les doigts du compositeur sur l’instrument que cette musique a été conçue au départ, c’est là qu’il y eut un premier élan de tout  le corps. Mais c’est toujours l’argument avancé, celui de la « touche »  finale- ou de la retouche qui font la différence.  Mais à quel prix ?   Ne serait-ce point là quelque pacte faustien  où l’on risque de perdre son âme? Il est même probable que des œuvres médiocres puissent faire illusion du fait de leur orchestration ;

Si encore, tous les membres d’un orchestre improvisaient ensemble poussés par  une sorte d’émulation mais en réalité, ils suivent docilement le canevas et évitent absolument de s’en écarter par une sorte d’autocensure car on passerait alors de la symphonie à la cacophonie. Si ce n’est pas le cas, c’est que l’on a distribué très strictement les interventions  et les attributions  des uns et des autres. Seul le chef d’orchestre- dont le rôle pendant le concert est quasiment muet-  assure une certaine unité, face à cette diversité, par ses gestes plus que par ses paroles.

Etrange situation, au demeurant qui voudrait que  tout soit truqué au point que même les auditeurs connaissent dé la musique qui leur est jouée. C’est dire qu’il n’y a plus guère de place pour la surprise. tout étant convenu sous de fausses apparences de liberté, de communion naturelle. L’orchestre ne saurait  donc être un point de départ mais un point d’arrivée, ce qui évoque le processus de procréation. Mais l’on sait que nous vivons dans une civilisation qui privilégie le produit « fini », ce qui va à l’encontre de la reconnaissance du statut de créateur.

Nous pensons qu’il vaut mieux une personne au service d’un grand nombre qu’un grand nombre au service  de quelques uns. Le compositeur devient un employeur en divisant d’ailleurs les efforts et les compétences. L’unité même supposée de l’orchestre en fait une sorte de Superman, en fait une mécanique, un piano mécanique où il suffit de tourner la manivelle, à la portée de tous.  L’orchestre regorge de bons sentiments, on n’est plus dans la solitude du compositeur génial mais dans la communion de tout un ensemble de gens pas forcément surdoués, qui parviennent ainsi à se dépasser, à  se transcender,  sous la houlette  toutefois du chef d’orchestre qui doit avoir l’œil sur tout. ;.

Mais faut-il rappeler que le compositeur à son clavier (piano, orgue notamment) devient multiple avec ses dix doigts, qu’il est l’homme orchestre à lui tout seul, ce n’est pas là quelque unité factice où la conscience musicale se dilue, se dissout, se disperse.

Est-ce qu’un orchestre peut éveiller de véritables vocations musicales. Nous pensons malheureusement que plus l’on s’y connait en théorie musicale et en déchiffrement de partitions et plus c’est le signe d’une certaine forme de cécité  musicale.  Celui qui par lui-même ne saurait s’exprimer laissé à lui-même, peut faire illusion par le truchement de l’ensemble musical et de la partition. On est là dans une forme d’imposture.

Heureusement, le piano continue à fasciner les mélomanes et les solos de piano restent des moments très recherchés. Les gens sentent que la musique est une affaire de solitaires. Certes, le pianiste lui-même ne fait qu’évoquer la stature du compositeur devant cette feuille blanche qu’est cet instrument magique dont l’orchestre n’est que  le calque. Chaque doigt du pianiste est comparable à un membre de l’orchestre mais quel abime entre ce pantin qu’est ce « pion » et ce joueur sublime  dont la musique coule et s’écoule de ses mains dansant sur le clavier. Quel contraste au demeurant entre le jeu du pianiste et celui de la plupart des autres instrumentistes : le pianiste dont les bras s’ouvrent  face au clarinettiste ou au saxophoniste, recroquevillé sur son « appareil » ! C’est d’ailleurs pourquoi, à part les concertos pour piano, il est bien rare que le piano fasse partie intégrante de l’orchestre en ce qu’il a une autre dimension ;

Reverra-t-on un beau jour le public venir comme il y a 200 ans, assister à des récitals d’improvisation, où la partition n’existe pas, où ce qui compte est le lien privilégié qui se constitue entre un lieu, un instrument –car un pianiste est amené à changer d’instrument d’un lieu à un autre-, un moment, un public et bien entendu un homme avec toute sa tonicité. En fait, pour employer un terme sacrilège, nous voyons la musique, en ce lendemain de jeux olympiques,  comme un sport. voire comme une compétition, au même titre que la gymnastique ou le patinage artistique. Nous suggérons que l’on organise des « matchs » d’improvisation musicale pour éveiller des vocations musicales authentiques. . Ajoutons que rien n’interdit au pianiste de se servir de sa bouche, qui n’est pas mobilisée comme dans les « vents », et ce faisant, à lui tout seul, si l’on ajoute que le piano est un instrument double, d’où son nom complet de pianoforte, il retrouve une certaine totalité. Il vaut mieux cent pianistes que cent membres d’un même orchestre. D’ailleurs, la plupart des instruments de musique  ne se suffisent pas à eux-mêmes, ce ne sont que des pièces détachées de cet instrument royal qu’est le piano et seul le piano est en mesure de sauver la musique contemporaine, et de récréer du lien avec le public.

 

 

 

 

JHB

23.08. 12