De: Jacques Halbronn [teleprovidence@yahoo.fr]
Envoyé: samedi 17 novembre 2012 19:42
À: dan
Objet: astrologie

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Le nostradamisme, un fait du peuple
par  Jacques Halbronn
 
Quelque part,  Nostradamus incarne par le destin littéraire qui fut le sien un certain déclin de l’image de l’astrologie. La façon dont Nostradamus a été traité depuis quatre siècles et demi est scandaleuse, du point de vue d’un astrologue qui se respecte mais le pire, c’est que la plupart des astrologues ont une idée totalement fausse de l’œuvre de Nostradamus. C’est donc un cercle vicieux. Ces astrologues, en effet, n’ont pas la formation historique leur permettant d’aller au-delà du mythe. .
Le malaise astrologique dont nous parlons  tient au fait que de plus en plus on ne s’intéresse pas tant au raisonnement des astrologues mais à leur pronostic brut du genre ‘il a prévu ou il n’a pas prévu ça’. C’est là un propos de béotien.  Et cela nous conduit à parler d’une nostradamisation de l’astrologie, entendant par là, le fait de ne considérer l’astrologue que comme un oracle dont on se moque bien des méthodes, ce qui le réduit à l’état de voyant alors qu’en astrologie, seule la méthode importe, plus encore que les résultats qui peuvent se jouer souvent à pile ou face.
Il est vrai que les astrologues sont les premiers responsables de cet état de fait puisque leur astrologie est devenue une véritable usine à gaz et que l’on n’en retient que la conclusion «  Cause toujours ! » Ile le reconnaissent d’ailleurs eux-mêmes quand ils prétendent qu’il faut des années pour devenir astrologues car en disant cela, ils condamnent la consultation astrologique à n’être qu’un propos oraculaire enrobé dans un jargon opaque.
Réduire Nostradamus à ses centuries, c’est se moquer du monde. Mais comme on l’a dit, dans bien des cas, les astrologues ne peuvent que prendre le train en marche et n’ont pas les moyens de  se démarquer d’un certain consensus. Ils ignorent donc le plus souvent le vrai visage de Nostradamus. Or, Nostradamus  était fondamentalement un astrologue, passionné par l’astrologie mondiale et pas seulement par le travail alimentaire des almanachs  annuels, avec des prévisions semaine après semaine, comme de jours certains rédigent les horoscopes des hebdomadaires..
Certes, on peut penser qu’en tant qu’astrologue, NOstradamus a échoué alors que ses quatrains auront connu une fortune inouïe. Mais on ne juge pas un astrologue comme un vulgaire devin.  Ce qui compte avant tout c’est la méthode et quant à ses applications, elle peut donner des résultats variables et perfectibles. L’astrologie n’est pas une carabine à un coup.  Elle est d’abord un outil dont on se sert plus ou moins heureusement.  L’astrologue n’avance rien sans le situer dans une chronologie articulée sur un processus cyclique donc qui se reproduit périodiquement.
Pour notre part, nous avons découvert un autre Nostradamus que celui que nous a  laissé la postérité et en tant que chercheur nous ne saurions nous contenter de ce type de mémoire du passé décalé par rapport aux réalités, se substituant à la vérité Réduite Nostradamus à des quatrains  est donc une fumisterie. Mais c’est peut être au prix d’un tel subterfuge que Nostradamus a pu survivre. Quel dilemme !... On imagine tel astrologue interprétant le thème de Nostradamus pour le faire correspondre à des données bibliographiques  en grande partie fausses. Cela résume en fait le cas fréquent dans lequel des astrologues biographes se mettent quand ils étudient tel ou tel personnage. Ils se contentent de faire correspondre le thème avec quelques lieux communs, la seule  recherche sérieuse qu’ils aient menée se réduisant, en définitive, à trouver l’heure de naissance auprès de l’état civil. C’est d’ailleurs cette obtention d’une telle donnée qui légitime leur démarche comparative et analogique..
Que s’est-il passé avec Nostradamus ? Nostradamus a abusé du genre bien installé de l’almanach qui se présentait, en principe, comme  une étude semaine après semaine, consistant à dresser le thème de la conjonction, du carré  et de l’opposition Lune-Soleil, soit environ 52 cartes à interpréter par an ! Il s’est permis d’y glisser des développements à plus long terme, au-delà même du cadre annuel. Cela a conduit en 1560, à une réglementation, à un contrôle plus strict du contenu des almanachs. Et il est possible que cela ait été ce « plus » qui en ait fait le succès un peu sulfureux. Ce ne sont pas tant ses prédictions  à court terme qui marquèrent les esprits mais ses « prophéties » sur plusieurs années. C’est d’ailleurs ce contenu qui sera traduit en italien et en allemand dans les années soixante, sous des titres évocateurs et provocateurs alors qu’en France, le titre des ouvrages n’indiquait rien de dramatique et se contentait d’annoncer les prédictions ordinaires  pour l’an qui venait, ce qui ne correspondait pas vraiment à leur contenu, en dépit des apparences. Il y avait là une certaine duplicité rendue nécessaire probablement par une certaine politique décidée par les autorités, visant à ne pas affoler les populations. Cela avait été le cas du Mirabilis Liber, ouvrage reprenant des publications allemandes mais sans les gravures évocatrices alors qu’en Italie les dites graveurs n’avaient pas été censurées. .La France nous apparait donc tout au long du XVIe siècle, de François Ier à Henri III, voire bien au-delà, comme un espace qui ne permet l’expression des spéculations prophétiques du moins au niveau des titres qui sont soumis au privilège royal, et à celui des images (cf. notre catalogue d’exposition à la BNF,  Merveilles sans images, Paris,  BN, 1994). On aura compris que Nostradamus était d’une certaine façon plus connu, au moment de sa mort en 1566,  hors des frontières du royaume, dans les territoires impériaux et pontificaux.
Restaient ses quatrains qui se prêtaient à des interprétations qui furent d’abord orales. Ces quatrains ne s’inscrivaient dans aucun cadre chronologique précis, ce qui les rendait assez insignifiants au premier abord. Ces quatrains extraits de sa prose n’en étaient qu’une expression désarticulée, même si des spécialistes peuvent y retrouver la trace de pronostics astrologiques liées aux conjonctions planétaires et aux éclipses.
C’est en Italie que la pensée astrologique de Nostradamus aura été le mieux observée. On  peut trouver en italien (toscan) une demi-douzaine  d’éditions successives des « commentaires » de Nostradamus sur les années 1560 relatifs aux données astronomiques. Le cas de l’almanach pour 1567 est emblématique- nous n’en connaissons pour notre part que la traduction italienne. On y trouve pas moins de 30 pages couvrant une période nullement circonscrite à la dite année.On aura compris que par nostradamisation de l’astrologie, nous entendons des textes déconnectés de leur  substrat astronomique matriciel et qui référent une prédiction à son auteur sans se soucier de la façon dont il y est parvenu. Ce sont les utilisateurs qui se servent et qui font leur cuisine, sans prendre la peine de déterminer  ce que l’auteur  a voulu (pré)dire. Le centurisme est le triomphe de l’anarchie. Le public prévaut sur l’auteur et impose sa lecture par la rumeur, ce qui explique l’absence de commentaires dans les éditions centuriques jusqu’au milieu du xVIIe siècle, ceux –ci relevant d’une tradition orale dont d’ailleurs  les commentaires écrits seront la réplique tardive.

Toujours est-il que personne ne se préoccupe sérieusement de ce que Nostradamus avait vraiment et clairement annoncé notamment à partir de 1560.  En fait, Nostradamus s’inscrit dans un courant qui  accorde la plus grande importance aux éclipses et d’ailleurs plusieurs  des quatrains centuriques y font référence mais sans précision d’année. Or, pour Nostradamus, la datation est la clef de son travail. S’il parle de l’Antéchrist, comme dans l’épitre à Henri II,  cela ne peut se concevoir sans un substrat astronomique encore qu’il admette une « orbe » de deux voire trois ans à partir de l’éclipse considérée. Leovitius avait publié, outre Rhin, dans les années 1550 un Eclipsium pour une cinquantaine d’années dans lequel Nostradamus a du puiser. Il avait jeté son dévolu sur l’éclipse d’avril 1567 qui était la plus importante d’ici celle de 1605 et dans une épitre de 1561, il avait annoncé que naitrait au jour de l’éclipse un personnage assez terrifiant, qui ressemble singulièrement à l’Antéchrist. Mais comme on sait Nostradamus décéderait en 1566.

Ajoutons que l’activité astrologique de Nostradamus a certainement débuté bien avant les années 1550, comme ses biographes l’affirment ordinairement. La  preuve  en est que le grand commentaire de son œuvre, datant de 1594, débute sa rétrospective de l’an 1534. La Première Face du Janus François. Certains spécialistes s’étonnent du fait  que certains quatrains semblent bien se référer à des événements antérieurs à 1555. Et en fait, dès 1555, Nostradamus semble avoir voulu dresser le bilan d’un travail engagé depuis déjà longtemps.
Le plus souvent, on ne connait de son œuvre en prose que deux épitres datées respectivement de 1555 (à son fils César) et de 1558 (à Henri II). Celles-ci sont d’une lecture rendue difficile par des ellipses, des allusions. Il y a  certes des dates mais on ne nous dit pas à quoi elles correspondent astronomiquement. Ce qui est clair, c’est que ces dates ne visent pas la fin des années 1560, comme l’avait annoncé Nostradamus mais  le début du siècle suivant. Les échéances auront été repoussées, faute d’accomplissement des prédictions, en temps et en heure. C’est bien là tout le problème : on garde le pronostic mais on change la date et on laisse croire que cette nouvelle date avait été avancée par l’auteur, en son temps. Une telle façon de procéder n’est d’ailleurs pas totalement inacceptable en astrologie, à condition de  s’en expliquer et de montrer que la prévision reportée reste valable si la configuration est comparable et si l’on peut expliquer ce qui manquait pour que la précédente échéance n’ait pas donné ce qu’on en attendait. Ces épitres intégrées dans le canon centurique- alors que d’autres beaucoup plus explicites ne le sont pas -.prennent en compte la durée du monde, d’où la présence de chronologies commençant lors de la Création du monde. On  aura compris que Nostradamus s’intéressait à la fin du  monde et que la technique des almanachs ne l’inspirait que médiocrement
Cette image d’un Nostradamus prophète de la fin des temps a d’ailleurs été rappelée récemment  par Stéphane Gerson.(en anglais)  mais ne s’appuie que sur  le canon centurique, elle reste donc à la merci des interprètes successifs au cours des siècles qui ne cessent de réactualiser le texte. Or, ce texte de référence n’est pas satisfaisant et  ne resitue pas la pensée de l’auteur comme il se doit. On voit à quel point le flou a envahi l’œuvre et la pensée de Nostradamus. On ne le connait qu’au travers d’un miroir déformant et notamment au travers de quatrains dont, de toute façon, la paternité et l’authenticité fait débat.
Nostradamisation de l’astrologie, disions-nous, dans la mesure où c’est toute l’astrologie qui risque de se voir ainsi traitée. Les astrologues avancent des dates mais on ne s’intéresse pas à la façon dont ils s’y prennent. On saute les explications qui d’ailleurs sont alambiquées et embrouillées. On  ne changera cet état de choses que lorsque l’astrologie se sera dotée d’un modèle chronologique  transparent, quitte à ce que son discours se réduise à quelques termes abstraits mais bien dont la problématique aura été bien cernée.
 
 
 
 
 
 
JHB
17.11. 12