Genèse de l’importance de l’heure de naissance
en Astrologie moderne, au prisme du corpus ptolémaïque

 

 

Par Jacques Halbronn

 

 

On sait l’importance qu’a pris la collecte des données de naissance – on pense au travail actuel de Didier Geslain- dans l’entreprise de légitimation de l’astrologie au point que beaucoup d’astrologues se refusent à travailler sans la validation de cette information. On s’interrogera ici sur la raison d’être d’une telle exigence, au travers de l’Histoire de l’Astrologie en passant notamment par les travaux de Michel Gauquelin lesquels ont œuvré en faveur de la prise en compte de l’état civil, du moins quand celui-ci existe, ce qui n’est  pas et  n’a pas toujours été le cas..

Il convient de distinguer entre astrologie généthliaque et nécessité de l’heure de naissance. Après tout, la prise en compte du mois de naissance reléve déjà d’une astrologie généthliaque, terme d’origine grecque qui renvoie à la naissance.

La lecture d’anciens traités d’astrologie – on pense ainsi aux  cent  directives lapidaires du Centiloque, adapté, dans le monde arabo-musulman médiéval, de Ptolémée, témoigne du recours à l’heure exacte en dehors du domaine du thème natal.  Et nous dirons même – et là est tout le débat- que ce n’est pas à la naissance que l’astrologue a le plus besoin de faire acte et preuve de précision, vu que ce moment là  ne dépend pas de la volonté des humains et est sans grande conséquence pratique – sauf pour ceux qui croient en l’astrologie - n’en déplaise aux astrologues et plus spécifiquement aux femmes.

 

En 1990, nous avions montré que l’Introduction  au  Jugement des astres de Claude Dariot appartenait au genre des “interrogations”  et ne concernait donc pas l’astrologie dite généthliaque (cf Ed Pardés). Dariot, à ce titre, inspira la Christian Astrology de William Lilly.  Le Centiloque (ou les Cent Sentences) est en grande partie un traité d’astrologie horaire et seulement accessoirement d’astrologie natale. Lorsque le médecin se sert d’astrologie, c’est en dressant le thème du début de la maladie ou  en élisant le jour d’une intervention et non pas en se référant à des données de naissance le plus souvent très mal connues. D’où justement l’importance accordée à la connaissance de l’heure. L’astrologie statistique  de Michel Gauquelin (Les Hommes et les Astres, 1955)  est-elle d’ailleurs une astrologie généthliaque ou une astrologie horaire ?  Parmi les diverses grilles de lecture des travaux de Gauquelin, on ne peut exclure  qu’il ait pu s’agir au départ  d’actions entreprises sous telle planète par les gens de telle profession et que cette sensibilisation se manifeste héréditairement dès la naissance mais pourquoi pas à d’autres moments également ? Dans ce cas, les observations relatives à la naissance ne seraient qu’un cas particulier d’un phénoméne plus global concernant la vie toute entière, d’où précisément l’importance accordée à l’astrologie horaire.

Qu’il s’agisse de l’astrologie des « interrogations » ou de l’astrologie dite d’élection ce qui englobe l’astrologie médicale (qu’il semble d’ailleurs assez peu heureux d’aborder au niveau généthliaque)  quand elle doit choisir un moment propice d’intervention, on comprend mieux alors l’importance accordée à la détermination de l’heure ‘(ce qui a aussi donné l’astrologie des heures planétaires).

On ne compte pas les sentences du Centiloque qui ne sauraient  relever  de l’astrologie généthliaque et l’on pourra se demander ce qui aura fini par conférer à l’astrologie natale une position dominante de nos jours, rendant, ipso facto, sans intérêt une partie de la littérature astrologique  qui a d’autres chats à fouetter.

Car en réalité, nous ne sommes jamais moins libres que lorsque nous naissons et les accouchements provoqués  ne font que rendre le moment de naissance encore plus insignifiant, dans tous les sens du terme.  L’homme libre est celui qui choisit, qui « attend  son heure », comme on dit.  Et l’astrologue est censé  donner la « bonne heure ».

La gestation n’est pas un acte libre et qu’importe donc l’heure à laquelle a lieu la naissance ?

Comme  on l’a dit plus haut,  s’il est possible que nous ne naissions pas à une heure indifférente, comme l’aurait montré Gauquelin,  ce n’est là  que la conséquence  de la vigilance de nos ancêtres à  faire les choses en temps voulu.  Entendons par là que l’heure de naissance n’est pas fondatrice ni matricielle, elle n’est qu’une expression ponctuelle  de notre volonté de faire les choses à l’heure dite.

Il y a quelque temps, Geoffrey Dean, cherchant à expliquer les résultats Gauquelin avait émis l’hypothèse selon laquelle, les parents choisiraient délibérément une certaine heure correspondant au lever d’une certaine planète pour la naissance de leur enfant.

Nous penchons pour une autre thèse, à savoir que  certaines sociétés ont habitué leurs membres à faire les choses à certaines heures pour certaines activités, liées à un certain nombre de planétes.  A force,  certains métiers seraient durablement associés au lever de telle planète, en une sorte de réflexe conditionné et la naissance ne serait qu’une expression instinctuelle parmi d’autres d’un tel processus.

Il est bien dommage, dès lors, de ne s’intéresser qu’au moment de la naissance alors que c’est tout au long de notre vie que le problème se pose. Il ne faut pas que l’arbre de la naissance cache la forêt de l’existence.  Le Centiloque montre que  la question du choix de l’heure se pose très fréquemment.

Récapitulons : il peut être intéressant de faire le thème d’une éclipse, d’une nouvelle lune, qui sont des phénomènes astronomiques au niveau collectif. C’est là le rôle de l’astrologie « mondiale ». Il l’est également de choisir pour une personne le moment  approprié.  Mais aucun astrologue ne prétend fixer le moment de la naissance. Il se contente de le noter, ce qui est une toute autre affaire qui ne reléve pas du génie de l’astrologie mais en est une expression dégradée et décadente. L’astrologie d’élection (qui était au cœur de la médecine astrologique) apparait comme un art plus noble  que l’astrologie du moment de naissance et elle exige de la part de l’astrologue une prise de responsabilité  d’une toute autre envergure.

Mais comment s’est mise en place l’astrologie généthliaque ? Au départ, nous pensons qu’il s’agissait d’une technique prévisionnelle, et l’on pourrait parler d’une genethliomancie. Elle s’adressait aux très jeunes enfants et ne visait nullement des adultes. Et c’est ce qui en faisait d’ailleurs tout l’intérêt puisque l’enfant est en devenir et que l’on ignore jusqu’à son apparence future. On pourrait d’ailleurs dire que l’adulte qui se fait faire son thème natal est en situation de régression, qu’il demande à être traité comme si tout restait encore à faire, comme s’il voulait repartir à zéro. L’astrologie généthliaque se prête à un tel fantasme. A partir de ce thème initial concernant un processus en train de s’initier, celui de la venue au monde, l’on pouvait tracer un portrait en devenir, notamment par le biais des « directions. »

Quand on étudie la littérature astrologique, on peut avoir la fausse impression que l’astrologie généthliaque était  centrale dans la Tétrabible de Ptolémée (IIe siècle de notre ère) à telle enseigne que même les prévisions à partir du thème natal n’y sont pas développées. En fait (cf notre récente étude sur la synastrie), tout se passe comme si l’on avait censuré  une partie des exposés de technique prédictive dans la Tétrabible et qu’il n’en restait plus que des bribes, notamment au chapitre du Livre IV sur les « amis ». D’ailleurs, le Centiloque qui se présente comme un résumé  de la Tétrabible fait au contraire énormément appel aux directions, aux interrogations, aux élections comme s’il avait été réalisé à partir d’une version non expurgée de la Tétrabible, dont il faut rappeler que les manuscrits les plus anciens qui nous soient parvenus ne sont pas antérieurs au Ixe siècle de notre ère.

Dès lors, l’idée d’une astrologie natale qui nous décrirait un individu dont toutes les potentialités du thème seraient déjà accomplies ne saurait correspondre qu’à un individu ayant déjà parcouru un certain chemin de vie. Cette astrologie natale se transforme ainsi en une approche non pas prospective mais rétrospective comme si l’on avait décidé d’interdire la pratique de l’astrologie pour les nouveaux nés et que l’on avait  décrété qu’il y avait un certain âge pour consulter l’astrologue, étant entendu que la prévision perd d’autant plus de sa portée heuristique à mesure que l’on est avancé en âge. Force est d’ailleurs de constater que cette astrologie du « troisième âge » correspond assez bien à la réalité sociologique du milieu astrologique actuel.

En fait,  la perception de  la date de naissance va être biaisée à partir de la fin du XIXe siècle en France par une astrologie sur la défensive qui cherche à faire ses preuves, quitte à  vouloir confirmer astrologiquement  des  données parfaitement connues par ailleurs. On pense aux travaux statistiques du polytechnicien Paul Choisnard (alias Flambart) Or, il y a là un contresens : l’astrologie antique ou médiévale ne cherche pas à montrer qu’elle peut recouper ce que l’on sait déjà mais bien à explorer des zones mal connues, ce qu’elle serait seule  à pouvoir prétendre faire.

.L’astrologue est plus alors dans la prescription que dans la prévision passive et encore moins rétrospective qui conduit à la tentation de vouloir tout expliquer sans que l’on sache ce qui est ou n’est pas d’ordre astrologique, ce qui conduit à l’idée d’une astrologie « globale » et non d’un angle proprement astrologique se projetant dans un futur encore inconnu, et donc non pollué par la diversité des paramètres...

Comment un Jean-Baptiste Morin dit de Villefranche  réagit-il par rapport à cette astrologie « horaire »  exposée dans le Centiloque  dans ses « Remarques sur les cent aphorismes du Centiloque » dont il reprend textuellement la traduction française de Bourdin, tout en redonnant le texte latin  de Pontanus  absent chez le dit Bourdin, que Morin n’appelle jamais que « Monsieur de Villennes »’ ? Il  reconnait  sa familiarité   avec la technique de l’élection, lui que l’on présente souvent depuis plus d’un siècle comme le champion de l’astrologie généthliaque :

« Il serait très ignorant  astrologue celui qui, pour demander une femme en mariage,  choisirait une constitution céleste qui n’y serait propre mais serait simplement bonne chose pour demander une dignité  « (XI) mais il recommande de ne pas procéder à des « interrogations » sans se référer à la « figure natale ». En fait, Morin  préfère  les « directions » calculées  à partir du thème natal à l’étude du ciel au moment de la question « Il ne faut point faire  de figure pour le temps de la question mais résoudre  la question proposée  par les figures de la nativité  et de la révolution du soleil et de la lune et par les directions et passages au temps de la question » (aphorisme 64), ce qui permet d’arpenter le futur sans avoir à dresser un nouveau thème.

Cependant, en tant que médecin, Morin  ne peut rejeter l’étude du ciel au moment de la consultation, au sens médical du terme, et surtout de l’intervention éventuelle. Pour une construction, Morin demande à ce que l’on prenne en compte le thème natal de l’architecte.

Pourquoi donc chez Morin ce recentrage sur le thème natal ? Certes, cela lui économise de calculer un nouveau thème pour chaque question, ce qu’il semble vouloir éviter autant que faire se peut. En revanche,  cela implique de  devoir et de pouvoir  connaitre l’heure de naissance pour une date parfois bien éloignée. Cela tient probablement à la parution de nouveaux outils de travail permettant de dresser des thèmes pour des périodes anciennes au lieu de devoir se contenter de la carte du ciel du moment qui reste fondamentalement la même pour tous les clients, hormis pour les maisons et l’Ascendant.

En fait, nous assistons à un glissement d’une astrologie s’articulant sur l’observation directe du ciel vers une astrologie ne se reliant au ciel que par le truchement de Tables.  Morin, professeur de mathématiques au Collège Royal, est un astrologue en chambre qui répugne à observer les astres et en cela il préfigure l’astrologue moderne. Il sera certes appelé à assister en 1638 à la naissance du fils de Louis XIII et d’Anne d’Autriche mais il est désormais habitué à  traiter de clients plus âgés qui normalement devraient l’interroger sur la base d’une astrologie d’élection, ce qui ne saurait, a contrario, être le cas d’un nouveau né qui n’est pas en âge de prendre des décisions. La solution qu’il propose est une cote mal taillée, une astrologie hybride faite d’un mélange d’astrologie généthliaque et d’astrologie d’élection, qui est de fait l’astrologie de « transits » qui se pratique le plus souvent de nos jours, le transit étant  une notion assez complexe : c’est un aspect entre le thème natal et  la situation du ciel en un instant T, qui est souvent celui de la consultation. Nous pensons qu’il serait plus sain de séparer à nouveau ces deux astrologies : l’astrologie généthliaque quand l’enfant est en bas âge, ce qui explique que l’on s’interroge sur des points qui sont évidents chez l’adulte, comme son apparence physique et de l’autre l’astrologie d’élection qui permet à l’adulte d’organiser son temps à la lumière des données astronomiques jugées utiles par l’astrologie. Ajoutons que si l’astrologie généthliaque nous projette une sorte de portrait de ce que deviendra l’enfant quand il sera adulte,  l’astrologie d’élection doit s’exprimer de façon beaucoup plus succincte et suivre le conseil selon lequel un bon croquis vaut mieux qu’un long discours mais cela signifie aussi que si l’astrologie généthliaque ne peut être utilisée par l’enfant qui n’est pas en âge de lire, en revanche, l’astrologie d’élection devrait être un savoir largement partagé par l’ensemble des citoyens.

 

 

 

 

JHB

21. 01. 13