L’astrologie et l’homme invisible

 

Par  Jacques  Halbronn

 

 

Contrairement à ce que l’on déclare,  le thème astral n’est pas lié au départ à l’étude de l’individu mais bien  à celui d’un moment spécifique. C’est ainsi que dans les almanachs du milieu du XVIe siècle – comme chez Nostradamus- est dressée la carte du ciel de chaque rencontre (conjonction, carré ou opposition) entre les luminaires, ce qui fait une cinquantaine de thèmes à dresser par an. C’était supposé décrire le climat de l’intervalle de temps situé entre deux configurations (nouvelle lune, premier quartier, pleine lune, dernier quartier). Même dans les années trente du XXe siècle, l’astrologie de presse consistait à dresser une série de thèmes, sans rapport avec le moment de la naissance de qui que ce soit. Par la suite, l’on panacha avec les décans (tous les 10 jours) du mois de naissance mais cela n’avait pas de portée proprement individuelle. Il semble que le thème natal ne faisait sens au départ que pour les princes, les seuls personnages dont on savait à l’avance, sauf accident, qu’ils étaient promis à un destin remarquable. C’est ainsi qu’en 1638, des astrologues (Morin de Villefranche, Campanella)  furent conviés à la naissance- bien tardive - du « dauphin » de Louis XIII.

Comment en est-on arrivé à dresser  des thèmes individuels ?  Un Jean-Baptiste Morin, au milieu du XVIIe siècle, publiera une autobiographie horoscopique, thème à l’appui, couvrant toute sa vie (extrait de son Astrologia  Gallica)..Mais ce n’était pas encore le temps de l’astropsychologie individuelle que l’on nous présente généralement comme un progrès. Un Paul Choisnard (alias Flambard) fera des statistiques sur  les signes ascendants (en rapport avec les 4 Eléments), préfigurant, à sa façon, les travaux de Michel Gauquelin, cinquante ans plus tard, en accordant la plus grande importance à l’heure de naissance..

Un exemple remarquable de biographie astrologique est l’ouvrage que Néroman consacra à Verlaine – repris  de  son Traité d’Astrologie Rationnelle (1942) : « Verlaine aux mains des dieux » ; 1944).  Il est de fait qu’un écrivain est un personnage public, sur lequel on dispose d’un grand nombre de données. Rien à voire avec le thème de quelque quidam, ce qui est le propre de la consultation astrologique ordinaire.

Mais prenons un ouvrage paru en 1935 et qui  fut le premier traité que nous ayons lu, en 1967 : l’Astrologie Scientifique à la portée de tous  de Maurice Privat, paru chez Grasset. L’auteur ne signale même pas que le thème avait d’abord un usage collectif.  Il y a une ambigüité dans cet ouvrage dans le sens où l’on nous décrit les diverses positions des planétes en signes et en maisons mais on peut aussi bien comprendre qu’il s’agit de divers personnages qui se côtoient à un moment donné  que supposer que l’ensemble de ces descriptions concerne une seule et même personne. A la limite, l’on peut concevoir que l’individu va rencontrer au cours de sa vie  différents  protagonistes, c’est ce qui ressort de l’étude consacrée à Paul Verlaine (et avant de celui de Morin par lui-même, à trois siècles de distance).

C’est probablement à l’influence d’un Dane Ruhdyar et à son Astrologie de la Personnalité (« personality centered »)  que l’on doit ce que l’astrologie moderne est devenue.

La différence entre le thème natal et celui des cartes du ciel que l’on dressait dans les publications annuelles du XVIe siècle, tient au fait que la « carte » était dressée, dans les dites publications, lors d’un « retour », d’une « révolution » et non par rapport au thème natal qui astronomiquement  ne comporte, la plupart du temps- aucune configuration exacte, d’où le recours à des « orbes » plus ou moins importants. Rappelons que les travaux de Gauquelin ne combinent pas les données entre elles, comme le ferait un astrologue « traditionnel » mais s’intéresse à la présence de telle ou telle planète à l’horizon ou au méridien de la naissance. L’ouvrage d’André Barbault   De la psychanalyse à l’astrologie  (Ed Seuil 1961) vient théoriser le thème natal ;  Révolution copernicienne : le thème n’est pas l’étude du monde extérieur mais du monde intérieur. On passe ainsi du visible à l’invisible, ce qui constitue un glissement épistémologique majeur/. Désormais, le discours de l’astrologue ne pourra plus être validé que par le « client », en son âme et conscience, à la différence du thème de personnage public (type Verlaine).  Autant, l’on peut étudier les tensions sociales, autant il semble aléatoire de valider le processus des tensions intérieures, propres à un individu donné.  Une telle transposition  est certes intéressante par certains côtés mais elle ne nous entraine pas moins sur une pente glissante, celle de l’homme invisible. Autrement dit, l’objet du thème est ainsi rendu invisible, ce qui est accentué par le recours à des astres invisibles à l’œil nu  (transsaturniennes comme Uranus et Neptune,  planétes naines (formulation depuis 2006) comme Cérès ou Pluton etc.)

Non pas que nous méprisions ce qui est invisible et qui joue un grand rôle dans l’organisation du psychisme humain par opposition aux machines, que l’on peut démonter et remonter. (cf. nos textes à ce sujet sur grande-conjonction.org)  Mais nous pensons que l’astrologie n’a pas vocation  à traiter de l’invisible mais du visible. Cela peut sembler paradoxal : ce qui est visible  n’a pas besoin d’outil d’investigation. A quoi pourrait donc servir une astrologie qui n’ait rien à nous apprendre. ? Joli créneau en perspective que l’exploration de cette part d’invisible en nous !

Nous ne pensons pas qu’il soit raisonnable de prétendre que l’astrologie étudie la face  cachée de notre personnalité.  Le propre d’une science n’est pas tant d’étudier des manifestations cachées que les causes des dites manifestations. La gravitation sous-tend la pomme de Newton. Ce n’est pas l’effet qui est caché mais la cause. Selon nous, la vocation de l’astrologie est de nous expliquer ce qui se passe et non de deviner ce qui est en train de se passer. En ce sens, l’astrologie ne s’intéresse pas à l’imprévisible mais à l’inexpliqué, cet inexpliqué variant avec le cours de la recherche scientifique.

Entre l’Ixe et les XVIIe siècles,  l’astrologie eut comme fer de lance le cycle des conjonctions Jupiter-Saturne. Il s’agissait de comprendre les « mutations » du monde, quitte à extrapoler sur le futur à condition que  l’on ait pu établir qu’il n’y avait rien de nouveau, astrologiquement, « sous le soleil ».  De nos jours, « trône » (comme dirait André  Breton)  l’astrologie individuelle qui se veut en prise sur l’invisible.

Comment rendre compte  d’un tel revirement? Tout se passe comme si l’astrologie s’était réfugiée  dans les ténèbres où elle se sent plus en sécurité. On est passé de l’objet au sujet, de la science à la conscience  et à ses recoins.  On nous présente désormais l’astrologie comme une psychanalyse express.  Or, il nous semble évident que l’astrologie ne dispose pas des mêmes outils que la psychanalyse. Ces deux domaines se situent aux antipodes l’un de l’autre. L’astrologie appartient au domaine de la machine, de la techno-science—dont elle émane- et elle inscrit l’humain dans une mécanique.  Elle est en prise avec le corps social et non avec le corps individuel, elle correspond au macrocosme et non au microcosme. Et c’est dans ces conditions  que l’Astrologie se constituera comme science de la mécanique sociale. Nous ne sous-estimons aucunement le monde de l’invisible et qui est  une conquête majeure du génie humain. Mais pour beaucoup- notamment chez les femmes-  cet invisible  reste impénétrable, d’où précisément l’attente à l’égard de l’astrologie et du thème natal en tant qu’outil permettant d’explorer cet invisible.

 

 

 

 

 

 

JHB

13. 01.13



 

De : dan <dan@grande-conjonction.org>
À : 'Jacques Halbronn' <teleprovidence@yahoo.fr>
Envoyé le : Dimanche 13 janvier 2013 10h50
Objet : RE : trois textes

 

Les textes doivent rester séparés. Je dois pouvoir les classer sans devoir les ouvrir.

A bientôt

Dan

-----Message d'origine-----
De : Jacques Halbronn [mailto:teleprovidence@yahoo.fr]
Envoyé : samedi 12 janvier 2013 17:50
À : dan
Objet : trois textes

 

L’astrologie comme Surmoi social

Par  Jacques Halbronn

 

Il  y a une douzaine d’année, nous avions publié dans la Lettre de l’Astrologue (décembre 2001), un  article intitulé « L’astrologue, gardien du  Surmoi ».  Ici, c’est carrément l’astrologie qui nous apparait comme traitant avant toute chose du Surmoi étant entendu que cette instance est par définition de l’ordre du collectif. Parler d’un Surmoi individuel est une contradiction dans les termes.

Selon nous, au stade de réflexion et de recherche où nous en sommes, le système astrologique relèverait de la loi au sens religieux du terme, telle celle révélée par Moïse (Torah). Mais cette Loi est liée au « Ciel »- on sait que ce mot a plusieurs connotations. -Cela n’implique pas ipso facto  que l’astrologie soit concernée par tout ce qui se passe dans le ciel ni même dans le « système solaire » comme semble le croire une majorité d’astrologues à commencer par les praticiens du thème astral  fourre tout/trou noir. Bien au contraire, seul le ciel « utile » compte ici, se limitant à un certain  signal  identifiable par tous, en toute saison et depuis des millénaires. Une astrologie donc très minimale que celle que nous prônons mais  vouée à jouer néanmoins un rôle crucial, d’autant qu’elle s’articule sur une structure quaternaire. (croix =4)/ ce n’est pas rien en effet que l’astrologie nous renseigne sur le cycle du Surmoi, ce qui n’est pas sans prise sur le cours du monde sinon de l’Histoire..

La conjonction de Saturne avec l’une des quatre étoiles du quadrilatère stellaire détermine une relance, une renaissance du processus surmoïque, c'est-à-dire la conformité, autant que faire se peut, à une seule et même dynamique, ce qui s’apparente au  mythe de la Tour de  Babel dans sa phase de construction.

A ce moment là,  le « peuple », le « public », les gens (en anglais « people ») trouve normal qu’il n’y ait  qu’un parti « unique ». C’est la devise , nazie « Ein Volk, ein Reich, ein Führer) tout comme  l’on  trouvera « naturel » qu’il y ait, à d’autres moments une alternative, une « opposition », ce qui correspondra à une « dissolution » du dit signal, le terme s’entendant dans un sens pavlovien. En fait, c’est alors un « non signal », non plus une conjonction  mais ce que l’on peut appeler une « disjonction ». L’obligation de s’unir n’est plus à l’ordre du  jour, la pression unitaire n’est plus ce qu’elle était, faute de signal adéquat. Quand le chat n’est pas là les souris dansent. C’est la phase 2 de la Tour de Babel, celle de la diversification.

Un  des problèmes  de la recherche astrologique, c’est qu’elle dépend à l’excès de la culture  populaire du fait de son rejet de la part du monde scientifique. Et dans le domaine socio-historique, que de lacunes dans la mémoire collective ! On dit que l’Histoire n’est pas écrit par les vaincus, les minorités. Gare aux simplifications !

Entendons par là que les gens ne culpabilisent plus forcément en cas de désaccord, faute d’un Surmoi assez puissant. On notera que la théorie des aspects prévoit une telle dualité avec ses aspects « harmonieux » alternant avec ceux qui sont réputés « dissonants » En fait, selon nous, le « bon «  aspect est la conjonction et le « mauvais » la disjonction, ce qui englobe tous les écarts angulaires, comme le prônait, il y 46 ans, André  Barbault (Les astres et l’Histoire, 1967) avec son « indice ». Le problème,  c’est  que ce « indice » était élaboré par synthèse d’un « bouquet » de 5 planétes (de Jupiter à Pluton), ce qui faisait .un peu  désordre et sans cyclicité régulière à court terme. Neuf ans plus tard, nous publiâmes Clefs pour l’Astrologie, qui esquisse ce que nous développons ici. (Astrologie des « carrés »), la structure ne découlant pas des rapports entre  planétes mais du rapport d’une planète avec une structure externe. (Au départ, les axes équinoxiaux et solsticiaux, le Soleil, pour un cycle court  et par la suite, les étoiles fixes royales).

Prenons le cas de l’Union  Européenne. Les journaux  notent que le « couple »  franco-allemand n’est plus ce qu’il était, que l’on ne fait plus l’effort de maintenir une certaine façade.  Traduisons que la pression unitaire  n’est pas à son maximum. Le Surmoi  décline. Saturne s’est éloigné des angles du quadrilatère stellaire et on est passé du 4 au 8, d’un quadrilatère  conjonctionnel à un quadrilatère disjonctionnel, en contrepoint, les deux carrés étant en gros décalés de 45°(soit 360/8)..On lit aussi que l’Allemagne s’est déchargée sur la Banque Centrale Européenne (BCE) de Mario Dragbi de certaines corvées.(cf Courrier International de la semaine). A une plus petite échelle, on  a vu que les membres de l’UMP ne se sont pas contraints à s’unir à tout prix et que cela a conduit  à une forme de dyarchie  Coppé/Fillon qui est le symptôme d’un même processus,  simultanément.

Rien ne permet mieux de faire apparaitre le Surmoi Astrologique que lorsqu’il ne coïncide pas avec le Surmoi constitutionnel, qu’il suscite, tant par sa présence que par son absence, des comportements sociaux décalés par rapport à ce la « Loi » du Droit voudraient. On a là trois idées de la Loi : celle du Droit, celle de la Science et celle du « Ciel » qui est celle de l’Astrologie « conjonctionnelle ». La « loi » céleste fait souvent des « pieds de nez » à la loi « juridique » de nos « Républiques ». C’est quand le pouvoir semble avoir le monopole qu’il est  intéressant de discerner l’émergence de contre pouvoirs. En mai1968, il  y eut les  « Accords de Grenelle ». La phase de déclin surmoïque exige qu’il y ait un interlocuteur, quitte à le susciter. On peut penser que le débat actuel (sur le mariage) n’était pas urgent mais il répond  à un besoin de bipolarisation. Le Surmoi astrologique inclut ainsi des paramètres qui échappent à la « Constitution », laquelle varie d’un pays à l’autre alors qu’il est, pour sa part, unique. On sait que l’histoire du monde ne saurait se réduire à l’ère des constitutions qui ne débute qu’à la fin du XVIIIe siècle. Avec notre Astrologie, nous couvrons un champ beaucoup plus vaste.

 

 

 

 

 

JHB

12. 01.13

 

 

FEMMES

 

 

Le subconscient et le sous-sol : l’économie « primaire ».

Par  Jacques Halbronn

 

Quand on nous dit que les femmes  sont liée à la « vie » - ce qui reste une sorte d’exultation assez répandue et sans appel -  nous pensons aux pétrodollars qui ont sensiblement perturbé les équilibres politico-économiques depuis une quarante d’années (1973).

 

Ces pays riches en ressources « naturelles » n’ont aucun mérite mais cela ne les empêche pas de tenir la dragée haute à des pays dont la richesse est le résultat de leur Histoire, de leur culture. Il y a là une étrangeté qui pourrait surprendre. On ne visite pas un pays pour ses mines mais pour ses monuments. Même le paysage a une dimension culturelle.

 

Avec le pétrole et les femmes,

nous sommes en présence de richesses qui sont certes placées dans tel ou tel  lieu mais qui ne dépendent qu’accessoirement des occupants actuels. Cela dépend d’un forage ou d’une pénétration.

 

On est ici dans le cadre de ce que l’on pourrait appeler une économie primaire, c’est-à-dire d’une activité sur laquelle l’occupant n’a prise qu’accessoirement, qui lui échappe largement.

 

Par opposition l’économie que nous qualifierons de « secondaire » implique une responsabilité plus directe sur les richesses lesquelles émanent de la société elle-même et non du « sous sol ».

Si, a contrario, le pétrole était « fabriqué » par les pays qui en ont, ce serait une toute autre affaire. De même, si les femmes devaient veiller sur l’enfant qu’elles portent,  il y aurait probablement beaucoup plus d’incidents et d’échecs qu’il n’y en a. Mais l’on sait que ce sont là des processus inconscients ou subconscients. Est- ce que nous devons nous vanter du travail effectué par notre corps pour que nous vivions ? Or, le subconscient, c’est notre sous-sol.

D’ailleurs,  on ne décerne pas de Prix Nobel à un pays qui détient du pétrole ou à une femme qui « fait » des enfants.

Notre civilisation est traversée par ces deux économies : celle de l’économie primaire qui fait payer cher ce qui ne dépend que de son bon vouloir et celle de l’économie secondaire, créatrice de richesses d’une autre dimension.

Le XXIe siècle devrait voir la fin de l’économie primaire et la primauté de l’économie secondaire et les femmes devraient faire les frais d’une telle évolution.

Cela dit, nous considérons tout à fait légitime qu’une société profite de la contribution des générations antérieures. C’est le cas de la langue française qui nous apparait comme un des fleurons les plus remarquables du deuxième millénaire (cf. nos travaux sur ce point sur grande-conjonction.org) et dont les « royalties » doivent logiquement revenir à l’Etat français. On en arrive à une nouvelle définition de l’Etat dont une attribution majeure devrait être à l’avenir de percevoir les « rentes » des siècles passés de ses ressortissants. L’Etat, en effet, incarne une continuité territoriale mais aussi administrative à laquelle on peut ajouter une continuité économique. Quand on parle, par exemple, de l’Etat Juif, cela devrait inclure l’instauration d’une institution ayant à gérer tout ce qui est redevable aux Juifs dans le monde, au cours des siècles.

Ce sont là des débats qui peuvent se révéler complexes et opposer entre eux historiens, sociologies etc. mais qui sont d’un intérêt autrement plus élevé que les seules considérations propres à l’économie primaire, laquelle économie est d’ailleurs fragilisée à terme par la découverte de nouvelles énergies et d’autres modes de procréation.

La colonisation- apparait comme le corollaire d’une certaine domination subie par les femmes. La crise du pétrole- qui débuta à la suite de la Guerre du Kippour de  1973-  a correspondu à la liquidation des acquis de la colonisation et est en quelque sorte concomitante d’un certain féminisme (MLF, 1968). Or, l’on peut se demander si  l’on ne se dirige pas vers une dépossession, une désacralisation au nom  notamment de l’écologie- de la liberté de la relation d’un pays avec son sol. (débat sur le gaz de schiste) qui peut également se manifester en ce qui concerne les femmes (débat sur de nouveaux modes de mariage « pour tous »), qui décentre le rôle de la femme dont le lien avec sa progéniture tend à se relativiser...

 

 

 

 

 

 

JHB

11. 01.13

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SOCIETE

 La crise de l’intersubjectivité

 

Par Jacques Halbronn

 

Le pire qui puisse arriver à une société, c’est que ses membres soient incapables de s’accorder sur un nouveau consensus, ce qui les condamne à entériner et à perpétuer d’anciens consensus ou des consensus établis par d’autres sociétés, les mettant, ipso facto, en situation de dépendance. Une telle incapacité est selon nous la marque la plus flagrante d’un état de décadence. Tout indique que la plupart des consensus ont été obtenus par des générations antérieures voire par des siècles passés, que ce soit sur le plan alimentaire ou linguistique,  religieux ou artistique,  juridique ou éthique  . Seul le domaine de la techno-science,  échappe à une telle fatalité, ce qui le place en position de domination mais ce domaine  ne se situe pas, stricto sensu, dans le domaine du consensus collectif du fait même de son « objectivité ». Entendons par là que seule nous intéresse ici l’intersubjectivité.

Il n’y a pas de consensus quand on n’est pas plusieurs à se mettre d’accord mais il n’y a pas non plus de consensus quand on se met d’accord sur ce qui a été établi dans un autre espace-temps. On pense à un orchestre jouant une partition ancienne au lieu de s’entendre sur un nouveau consensus, ce qui a pu être le cas du jazz. En ce sens, le conservatisme est omniprésent dans la plupart des pratiques sociales quand celles-ci ne sont pas fondées sur des « faits ». Mais quel mérite y –a-t-il à s’entendre sur ce qui s’impose de lui-même ?

D’aucuns essaient de nous faire croire qu’il reste une certaine marge consensuelle mais c’est là un leurre.  Car le consensus ne peut valoir que dans les grandes lignes,  ce qui est de l’ordre du détail  ne saurait constituer un consensus car on se situe alors dans le contingent, dans le quantique, l’indéterminé. La petite valeur ajoutée résiduelle ne saurait faire illusion.

Le cas de la langue anglaise est emblématique d’une société incapable d’élaborer son propre consensus et  contrainte dès lors de se soumettre au consensus propre à une autre société. La société française  a dominé linguistiquement  tant qu’elle a su reformuler son consensus, c’est  à dire changer ses propres règles à un niveau collectif. Une langue qui emprunte le consensus d’une autre langue est en fait l’expression d’une société en mal de consensus.

On aura compris que toute créativité implique de pouvoir conférer à ce qui est subjectif une valeur objective et non pas de conférer à ce qui est objectif une valeur subjective. Ce serait alors passer d’un vrai consensus à un pseudo- consensus.

Un groupe doit être capable de se mettre d’accord. Le fait de dire que chacun pense comme il veut, c’est l’expression d’un échec du consensus.  Le consensus implique, en effet, qu’une solution l’emporte en un instant T  et non que chacun reste sur ses positions dans le style «chacun peut avoir son opinion ».

Le fait de ne pouvoir  s’entendre sur une reformulation des mots ici et maintenant conduit un groupe  à une certaine rigidité, à rester prisonnier de conventions anciennes. .

.Il est important que les gens apprennent à constituer de nouveaux consensus au lieu de recycler des consensus d’antan. Il n’y a pas consensus à s’entendre sur des évidences ou des pratiques fossilisées. Les animaux ont perdu leur liberté du fait que leur sociétés sont devenues incapables de renouveler leur consensus sur quoi que ce soit, ce qui les aura conduit à préférer un consensus imposé  de l’extérieur.

En fait, la créativité individuelle ne fait pas sens si elle ne comporte un processus d’entrainement.  Le créateur doit être un leader et vice versa. Ceux qui insistent sur la seule créativité individuelle  n’ont pas compris les véritables enjeux.

Nos sociétés sont menacées par la perspective d’un consensus imposé par la techno-science. Les sociétés hétérogènes sont incapables de s’entendre sur un nouveau consensus. On en arrive ainsi à un paradoxe, à savoir que l’arrivée de nouveaux éléments – du fait de l’immigration, de l’intégration de couches marginalisées (comme les femmes, les enfants) conduit à un raidissement sur des consensus d’hier alors qu’un groupe de gens qui  se comprennent  pourra aller de l’avant. Il ne faut pas s’étonner que les sociétés marquées par de nouveaux afflux de populations soient marquées par un consensus social  se référant à d’anciens modèles, notamment religieux mais aussi juridiques (la Constitution américaine n’a pas fondamentalement bougé depuis deux siècles), des savoirs faires  d’autrefois ou par la techno-science. .

On a pu observer que si on demande à un groupe de se mettre d’accord sur de nouvelles formulations, plus modernes, plus transparentes, celui-ci n’y  parvient pas et risque même de régresser vers des formes traditionnelles plus ou moins fossilisées. Il y a là comme une sorte de fatalité à voir le nœud se resserrer à mesure que l’on tente de s’en libérer.  En fait, les enjeux politiques tournent autour de la capacité  pour une société de se constituer autour de nouvelles représentations qui ne sauraient se réduite à des évidences simplistes.

Nous vivons dans une société théâtralisée, où les rôles sont écrits à l’avance, parfois à la virgule près. Il y a quelques jours, au Zénith de Paris, à l’occasion d’une soirée de la Chanson Française, l’on pouvait lire les propos des uns et des autres apparaissant sur des écrans, en un vaste karaoké. On ne  nous disait pas moins que l’on était « en direct », alors que les textes étaient écrits par avance. La liberté n’avait plus qu’à se glisser dans les interstices, réduite à la portion congrue, au sein d’une mécanique bien huilée. Nous y voyons là un signe évident de décadence où tout est convenu et répété, et où des gens lisent des textes qui ne sont pas d’eux ou en tout cas pas de l’ordre du spontané, ici et maintenant. Un simulacre qui fait que nous ne savons plus qui fait quoi et qui permet techniquement et autorise moralement  toutes les impostures et substitutions. En fait, seuls de rares élus auraient quelque aptitude à une vraie communication qui ne se ferait pas sous tutelle : les politiques, les intellectuels et sur un autre plan, les sportifs. Dans le domaine artistique,  l’artifice est de rigueur. A Rome, les « jeux du cirque » (panem et circenses)  étaient « improvisés »,  De nos jours, on n’offre plus au peuple que des succédanés. La liberté de parole, stricto sensu, est devenue un privilège de groupes très restreints. Il y a là un paradoxe : on célèbre la parole collective- et cela vaut pour la musique même purement orchestrale - pour mieux la bafouer, donc en célébrant un talent perdu de la société. Par ailleurs, la télévision  et la presse nous dispensent  les propos à tenir et à reprendre. D’où une société qui se rigidifie, qui devient de plus en plus prévisible : » tout s’est passé comme prévu » se félicitera-t-on à propos d’un spectacle même si ce qui était prévu était médiocre. Le « travail » consiste à faire ce qui avait été « convenu » par avance et donc hors d’une vraie  dynamique interactive. 

Il y a  en fait une peur de l’improvisation véritable qui est celle de l’inconnu, d’une remise en question. On ne va pas vers l’autre pour repenser les choses en commun « à nouveaux frais », ce qui pourrait conduire à redéfinir le sens de tel mot au service du débat. Or, pour beaucoup de gens, le sens des mots n’est pas négociable. Changer ce sens serait  bradé tout un capital linguistico-sémantique  chèrement acquis et qui constitue au bout du compte un « savoir ». Non seulement quant à la forme mais quant au fond. Moins on dispose d’une pensée propre, plus l’on reste viscéralement attaché à la « science infuse » du langage, dès lors censé constituer la base même d’un consensus alors qu’en réalité, c’est au consensus de déterminer le sens que l’on donne aux mots et non l’inverse...

 

 

 

JHB

11. 01. 13